Culture numérique, bilan de l’année 2014-2015

J’ai eu les yeux plus gros que le ventre,

Non…

Les élèves ont parfois été lents à…

Non plus…

Une heure dans la semaine, c’est trop peu pour…

OK, inutile de chercher dès à présent d’improbables raisons et constatons humblement que je suis TRÈS LOIN du programme que je m’étais avancé à présenter en février 2014 et certains sujets prévus en tout début d’année n’ont pas vu le jour non plus. D’ailleurs, quand je le relis tout cela, je ricane. Tant de bonnes idées… qui demanderaient plusieurs années. Ou plusieurs heures par semaine. Quelle optimisme à l’époque ! Un poil de naïveté aussi, ou d’aveuglement. C’est touchant.

Allez, tentative de bilan sur ce qui a été entrepris cette année.

Rappel du contexte : un groupe de 19 élèves qui ont tous choisi lors de leur inscription en classe de Seconde de suivre l’option Informatique et Culture numérique. Cette option a toujours été vue comme expérimentale par les enseignants comme par la Direction, et était vouée, en cas de succès, à évoluer en Enseignement d’exploration (j’y reviendrai dans un prochain article). Ou à être enterrée au cimetière des fausses bonnes idées, en cas d’échec.

Une initiation à l’’informatique (découverte des langages, apprentissage du code, etc.) était dispensée par deux collègues professeurs de mathématiques et ajoutait 90 minutes par semaine à l’emploi du temps des élèves. L’heure hebdomadaire consacrée à la Culture numérique entrait dans le cadre de l’Accompagnement Personnalisé ; soit une trentaine d’heures dans l’année. Un chiffre énorme en comparaison des 8 heures de l’an dernier.

Ce qui a été abordé (et qui a fonctionné)

Le module #2 : “Et si vos OSA disparaissaient” ?

OSA, acronyme maison pour Outils, Sites et Applications. Dans un premier temps, échanger avec les élèves sur leurs pratiques numériques (nous étions en tout début d’année), puis dresser la liste des usages des OSA qui rythment leur vie quotidienne. Dans un second temps, convenir que tous ces services disparaissaient du jour au lendemain et tenter de les remplacer en dénichant des services similaires.

Verdict sans surprise #1 ; Facebook, Google (le moteur, mais aussi Gmail et YouTube) et Snapchat sont les services qui reviennent massivement.

Verdict #2 : trouver des substituts est quasi impossible, sauf peut-être pour Gmail (Hotmail reste un précieux souvenir de collège). Mention spéciale aux élèves qui m’ont cité des OSA finalement peu répandus dans les usages juvéniles : le musicos qui publie sur Soundcloud ses compos créées avec Mixcraft, le parano averti qui surfe sous TOR, le dévoreur de code qui ne jure que par Linux et une palette de logiciels open source. Mais cette évaluation diagnostique déguisée a révélé ce à quoi je m’attendais : mes « digital natives » n’ont pas une grande culture et savent mal se servir du peu qu’ils ont ; bref, rien de neuf sous le soleil.

La publication numérique envisagée pour ce module était une carte mentale light sur laquelle, depuis le nœud central OSA s’étoileraient des branches qui se termineraient par les alternatives à leurs outils, sites et applis virtuellement disparus de la surface du Net.

Enfin, il s’agissait, comme pour tous les modules, de faire prendre conscience aux élèves de  l’intérêt de l’outil de publication utilisé (la carte mentale donc) dans leurs méthodologies de travail personnel, tant en cours qu’à la maison. Pas certain que le message soit bien passé in fine, même s’ils s’en sont servis une fois, à la demande du collègue d’histoire-géographie, pour préparer un devoir en classe.

Verdict : à refaire l’an prochain, en précisant davantage mon propos.

Plus de détails…

 

Le module #3 : Une courte histoire de l’informatique et d’internet

Dans la foulée du précédent. A partir d’un texte écrit par mes soins d’une vingtaine de pages environ, volontairement non exhaustif, et disponible en ligne via un Calaméo, il s’agissait de placer les technologies, le matériel et les sites dans le temps et dans l’espace, et de donner un visage et une histoire aux jalons les plus connus.

Ce module me tient particulièrement à coeur car je ne démordrai pas qu’il est indispensable de disposer de connaissances (historiques, techniques, scientifiques, économiques, etc.) pour faire un usage éclairé des OSA cités plus haut et de tout ceux à découvrir. Tout le monde ne partage pas forcément ce point de vue et, au début, nombreux étaient les élèves qui se foutaient pas mal de savoir que Louis Pouzin avait posé les bases du Réseau mondial avec son datagramme, que les hippies des sixties n’étaient pas étrangers à internet ou que le Web est devenu un ensemble de jardins fermés où règnent le profilage des internautes et la personnalisation des contenus.

Mais à moi, cela m’importait.

Parce que c’est passionnant. Parce que c’est une grande et belle aventure qui se lit comme un roman. Parce que les enjeux d’aujourd’hui et de demain ne peuvent s’envisager sans comprendre les étapes du passé.

Tout a changé quand ils ont cessé leurs recherches pour entamer la création de leurs productions numériques : une frise chronologique interactive répondant à un angle éditorial. Ainsi des grands noms de l’informatique et des internets, des réseaux et du Web ; des grandes dates ; des différents domaines d’application des avancées technologiques ; des machines, programmes et sites Web majeurs, etc. Pour ce faire, ils ont utilisé une feuille de calcul Google Drive, conçue par l’excellent site Timeline JS qui se charge par la suite de la publier en ligne. On copie colle le code iframe et on colle tout ça dans le site du bahut.

Big up pour cet outil par ailleurs ; il a été utilisé dans d’autres classes sur les conseils de certains de mes élèves dont certains ont compris qu’en le détournant de son objectif initial qu’est la chronologie, il pouvait représenter une alternative plus sexy aux infâmes diaporamas réalisés sous OpenOffice pour les TPE.

Verdict : à refaire, sans grand changement sinon trouver de nouveaux angles éditoriaux de manière à créer plus de groupes (à trois ou à quatre élèves, t’en as toujours un qui roupille les yeux ouverts). Et leur faire comprendre que dans mon texte il y a des trous (où sont Vannevar Bush et le Memex, l’hypercad d’Apple, Greg Linden et son algorithme de recommandation chez Amazon, etc. ?) et qu’il convient de les combler… en s’impliquant un peu plus.

 

Le module #5 : Données personnelles, empreintes numériques

C’est assez gonflé de glisser ce module dans les succès car à l’heure où j’écris ces lignes, nous n’en sommes qu’à la moitié. Mais je connais mes élèves et à en juger par leur participation lors des premières séances, je suis persuadé que ce module réussira. De plus, comme pour le précédent, il me paraît important vital de les sensibiliser aux enjeux à la fois éthiques et économiques des données personnelles, sans pour autant tomber dans la parano anxiogène des discours de certaines associations pour qui internet, c’est le mal !

L’objectif est d’abord qu’ils prennent conscience qu’ils évoluent dans un univers où le numérique est partout, dans un écosystème où ils laissent obligatoirement des empreintes et que celles-ci sont utilisées à différentes fins. Je rappelle ici mon mantra depuis le début de l’année, la baseline de mon programme présenté aux parents, mon radotage pédagogique auprès de la Direction : le numérique n’est pas une collection d’outils (tablettes, tableaux interactifs, logiciel ProNote, etc.) mais un milieu dans lequel nous sommes plongés tous les jours, qu’on l’admette ou non.

Pas de production numérique, toutefois certains ont commencé à prendre des notes sur un document de collecte sous Google Drive. Juste un tableau qui sera partagé, où les élèves effectueront un tri parmi ces empreintes, d’abord pour en définir la typologie bien connue (traces déclaratives, héritées et techniques), ensuite pour préciser leurs domaines de traçabilité (vie personnelles, loisirs, vie scolaire ou professionnelle, etc.), estimer leurs durées de vie, leurs valeurs commerciales, leurs différents degrés d’utilisation. Pour déclencher les débats, en nous inspirant d’un ancien article du Monde, nous imaginerons la semaine de « Claude », un citoyen lambda, depuis son réveil un lundi jusqu’à son coucher le dimanche soir, en repérant toutes les interactions numériques qui laissent une empreinte, avec autrui ou avec des machines. Les dernières semaines seront consacrées à mettre en perspective les données personnelles de Claude aux mirobolants profits des GAFA et consorts, à observer le big data en temps réel et à se demander si la véritable contre culture ce n’est pas d’être déconnecté. Au moins, de temps en temps.

Ce qui a été abordé, et qui a moins bien fonctionné

Le module #1 : Les territoires du numérique

Début d’année, la parole a du mal à se libérer. Les élèves se connaissent peu, mal ou pas du tout. Or, ce module reposait sur leur vision d’internet et du milieu numérique. J’avais donné à lire des extraits de Smart, le bouquin de Frédéric Martel. Au final, c’est moi qui ai surtout parlé. En débriefant avec eux, je me suis aperçu qu’ils avaient apprécié ce cours… un peu magistral et à l’opposé de ce que je comptais faire.

La production numérique (avec son corollaire : la réflexion autour de son réinvestissement dans des contextes scolaires) reposait sur la prise de notes à la volée sur un pad en ligne (Framapad).

Verdict : Je reste convaincu qu’il faut conserver ce module. D’abord parce qu’il aborde un sujet qui donne sa couleur au programme de l’année, ensuite parce qu’il permet de faire une évaluation diagnostique des connaissances des élèves (très limitées). Enfin, parce qu’en prenant plus de temps (c’est à dire pas une heure comme cette année), on arrivera à libérer la parole.

Ce qui a été abordé, et qui n’a pas bien fonctionné du tout

Le module #4 : les ressources libres en ligne

Période difficile, longue, en plein hiver… Voilà pour les excuses bidons.

En réalité, j’ai mal abordé le sujet. Neuf angles éditoriaux qui devaient permettre aux élèves de découvrir un aspect du monde du libre.

Les sujets en vrac : Les licences CC pour les nuls ; Wikipédia et au-delà : la Fondation Wikimédia ; OpenStreet Map, une alternative à Google Maps ; Linux, Audacity, OO, Gimp : le libre à la maison ; Framasoft : applications et services open source ; E-books libres et gratuits : les grands textes sur mon smartphone ; Ressources iconographiques : des photos aux cliparts ; Écouter voir : les ressources audiovisuelles ; Données ouvertes : le mouvement open data en France et à l’étranger.

Bonjour les sujets, quand j’y pense…

Bref, super présomptueux de ma part. Au final, comme nous n’avons fait aucune présentation à l’oral, aucun binôme d’élèves n’a pris connaissance des infographies réalisées dans les autres groupes. Aussi, leur demander de réaliser une infographie (même si Picktochart est intuitif) est une erreur, il faut faire plus simple. Et sur le plan du réinvestissement des pratiques et de l’outil, je ne suis pas persuadé qu’ils penseront à une infographie pour présenter leurs TPE l’an prochain, ou pour tout autre projet scolaire.

Verdict : on abordera peut-être ces sujets l’année prochaine. Mais différemment.

 

Voilà pour le bilan.

A titre personnel, j’ai aimé cette année. J’ai souvent été épaulé par des collègues, ce qui n’est pas négligeable : ma consoeur professeure documentaliste, le professeur de mathématiques de la classe qui intervient aussi dans le cadre de l’option informatique, et le professeur d’histoire et de géographie en tout début d’année. Leurs présences, leurs interventions respectueuses et pertinentes, ont toujours été de précieux soutiens.

Et l’avenir ?…

Dans un futur article, je vous parlerai comment, à ce jour, cette expérience est en passe de devenir, l’an prochain et sauf accident industriel, un enseignement d’exploration à part entière (21 semaines, deux heures par semaine) nommé Sociétés du numérique, culture de l’information, qui se rangera sous la bannière “Littérature et société”.

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